74 La reconstitution d'une lutte


Un film de Rania et Raed Rafei - Liban | 2012 | 95' - Orjouane Productions

Projection le dimanche 7 juillet 2019 à 11h00 en présence de la réalisatrice

Un des films les plus ambitieux. On le passera tout seul le dimanche matin à 11 heures, suivi d’un bon brunch.

Ça promet un moment unique, hors temps, hors lieu, hors tout.

On a vu quelques films sur la révolte, sur Notre Dame des Landes, sur les gilets jaunes, par exemple. Parfois, de beaux films mais il nous manquait toujours un quelque chose. Comme si la passion de ces thèmes passionnants était trop près, trop fraîche.  Et puis l’on est tombé sur ce film libanais qui retrace une révolte étudiante de 1974. Et là, tout nous a parlé. Ça se passe en 74 mais joué par des activistes d’aujourd’hui qui improvisent des dialogues à partir d’archives de l’époque. Passionnant. Rien ne manque. Ni la révolte légitime face aux injustices, ni la réflexion qui en découle, ni l’espoir, ni la poésie faite de musique et de silence, ni le cinéma où chaque plan est un tableau mouvant, drôle, poignant, dont ressort des interviews et des dialogues d’une volée orientale qui fait plaisir à voir et à entendre.  

Nous vous proposons donc de venir voir ce film et qu’ensemble, en présence de la réalisatrice qui viendra de Beyrouth pour l’occasion, nous partagions ce moment suspendu comme une expérience où la pensée et la jeunesse ultra lucide se réinvente sous nos yeux. 

 

Ce n’est pas un film à voir mais à aller chercher comme une perle rare au fond d’un corail, comme un dimanche matin...

1974. Le Liban est en pleine ébullition intellectuelle, culturelle et politique.De mars à avril, durant 37 jours, une poignée d’étudiants de l’American University of Beirut occupent les locaux de l’université pour protester contre l’augmentation des frais de scolarité. 2011 : en pleine révolutions arabes, Rania et Raed Rafei décident de faire un pas en arrière et de réinterroger la situation présente à la lumière de cette période riche d’espoirs, prélude aussi à la guerre civile.

Réactiver le passé ? L’évoquer ? Le reconstituer ? Question cruciale. Ici la méthode est décisive. D ’abord se documenter méticuleusement. Puis lancer l’expérience, car autant qu’une relecture de ces événements passés, il s’agit de voir ici leurs résonances actuelles. Ainsi les protagonistes d’hier sont incarnés par leurs homologues potentiels d’aujourd’hui, acteurs politiques engagés dans les luttes présentes. Qu’est-ce que la démocratie aujourd’hui, comment lutter ? Quelques indications, quelques accessoires emblématiques comme autant de signes (une image du Che, un mégaphone) et les voilà lancés dans cette expérience portée par l’improvisation,où une forme de théâtralité accentuée par le huis clos dialogue avec le cinéma. Et, dans cette dialectique du passé et du présent, les mémoires circulent autant que les paroles au présent, à l’instar des entretiens qui ponctuent le film, paroles d’hier et d’aujourd’hui indiscernablement mêlées.

Vous filmez une reconstitution de l’occupation par des étudiants de l’Université Américaine de Beyrouth, en 1974, dans un contexte de révolte contre le régime. Pour vous, quelle est la nature de ce moment ? Pour-quoi parmi les autres évènements de cette année-là, isoler ce moment particulier ?

D ’abord on a choisi de revenir vers l’année 1974, qui est l’année qui a précédé la guerre civile libanaise, qui s’est étendue sur quinze ans. Une grande partie des films libanais parlent de la guerre civile mais les années d’avant sont souvent occultées. Cette année est très ambivalente car elle représente d’une part le mûrissement des mouvements de revendications de la gauche et d’autre part elle porte en elle les germes des dissensions et des divisions entre la gauche et la droite, entre les nationalistes et les défenseurs de la cause palestinienne qui ont finalement explosé pendant la guerre civile.On a choisi une révolte d’étudiants parce qu’elle représente un mouvement idéologique dans sa pureté et son idéalisme. La jeunesse croyait et œuvrait pour un changement radical dans le pays sur tous les niveaux. On voulait tenter de capter l’essence de ce moment de révolution et de croyance en la capacité de la jeunesse à changer le monde. Enfin, on a choisi en particulier l’Université Américaine parce qu’elle était un microcosme de la vie intellectuelle à Beyrouth et qu’elle incarnait la crise identitaire du pays entre ceux qui privilégiaient la cause palestinienne et l’Arabisme et ceux qui se tournaient plus vers l’étranger.

 

Comment avez-vous choisi les acteurs qui incarnent les jeunes révolutionnaires ?

Il ne s’agit pas d’acteurs professionnels mais d’activistes de gauche pour la plupart. Certains sont des cadres et membres du parti communiste, d’autres sont des activistes politiques indépendants ou des étudiants militants. On ne voulait pas de simples interprètes pour incarner les personnages du film mais des activistes qui réfléchissent avec nous sur les mécanismes d’une révolte et les états d’âmes des révolutionnaires. Et c’est là où on a traité le film à la fois dans l’esprit de la fiction (la reconstitution des évènements) et du documentaire (la révélation des activistes de gauche d’aujourd’hui).

On a passé plusieurs mois à faire un casting de jeunes activistes, qu’on a filmé. Ceci a donné un court-métrage qu’on a intitulé Prologue. Sur la trentaine de personnes qu’on a interviewées on en a choisi sept, pour avoir un groupe qui reflète une diversité d’idées et de penchants idéologiques. Notre groupe représente les tendances diverses qui composent d’habitude les groupes révolutionnaires: les radicaux, les négociateurs, les modérés, le leader, etc...

 

Vous présentez le film comme une improvisation à partir des évènements qui ont eu lieu au cours de cette occupation. Comment s’est passé le travail avec les acteurs ? Leur avez-vous confié une trame à suivre ? Les dialogues étaient-ils écrits pendant les répétitions ou préexistaient-ils à l’expérience du jeu ?

La première étape a été la recherche de documents reliés aux évènements ainsi que des interviews avec les vrais protagonistes. Àpartir des faits réels, on a écrit une trame, une sorte de squelette de situations, sans dialogues. On a développé chaque personnage en collaboration avec les activistes de façon à ce que leurs personnages aient des caractères qui leur ressemblent. On voulait que chacun exprime ses propres idées. On leur a fourni des documents pour qu’ils réfléchissent à leurs personnages et on a fait des discussions de groupes sur les différentes étapes de la révolte, le rôle de chacun, les thèmes à aborder, etc...On a aussi travaillé avec chacun tout seul, de façon à ce qu’il y ait des éléments de surprise pour le reste des personnages pendant le tournage. Les dialogues ont été improvisés à ce moment-là. On a voulu tourner les scènes en temps réel. L’idée c’était de faire vivre le tournage comme expérience en soi. Le film a été tourné d’une façon chronologique et on a tenu à garder les activistes relativement isolés pendant le temps du tournage. Beaucoup de réactions sont spontanées dans le film. Même nous en tant que réalisateurs, on était surpris par la direction que prenaient certaines scènes. Après, le travail de montage a été une sélection de temps privilégiés à partir de temps réels comme dans le processus d’un documentaire.

 

Par plusieurs aspects, le décor unique du film (le bureau du directeur, où sont retranchés les révolution- naires) confère au film l’aspect d’une scène de théâtre sur laquelle se noue un huis clos. Pourquoi ce dispositif?

On a voulu créer un espace qui mélange le théâtre, la fiction et le documentaire. On cherchait un lieu qui prenne une dimension symbolique. Le film s’appuie sur le monde des idées de la jeunesse de gauche, il s’intéresse aux débats, aux effets psychologiques, aux mécanismes de micro-pouvoir à l’intérieur d’un groupe révolutionnaire. Pour cela, on a choisi de créer une opposition entre un espace où se passent toutes les discussions et les périodes de réflexion autour de l’évènement et un hors-champ où se passent toutes les«actions» liées au film. Cet espace nous aide à nous éloigner de la représentation objective de l’Histoire avec ses exigences de fidélité, et à nous faire vivre une reconstitution personnelle, imaginée, rêvée des évènements. Comme le film vacille entre passé et présent, réalité et fiction, intention et action, on a adopté des décors postmodernes où les habits et les décors n’appartiennent pas à une époque définie mais sont un mélange. Il y a aussi l’aspect métaphorique de l’espace. On commence avec un espace rigide, conformiste qui, petit à petit est imprégné par les idées de la jeunesse. Le huis clos accentue l’isolation des révolutionnaires et leurs rapports mitigés avec le monde qu’ils veulent changer.

 

Au montage, le film entremêle des séquences de reconstitution, d’autres monologuées par une voix off et des séquences d’interviews des différents protagonistes, créant l’impression d’un faux « docu-drama » dans lequel chacun revient sur ses sentiments, ses motivations, ses espoirs et ses craintes. Une façon de leur donner encore davantage la parole ?

L’idée était de faire un film dans la tradition des films politiques. On s’est inspiré du dispositif de films engagés faits en France pendant et après Mai 68.D’où le choix de s’appuyer sur des débats et des déclarations comme si les protagonistes documentaient eux-mêmes leur révolte et s’adressaient directement à des spectateurs. En même temps, le film crée une opposition entre cette tendance et une exploration de la psychologie des individus. Les interviews viennent révéler l’être des personnages, non leur paraître. On privilégie les gestes, les silences et pas seulement la parole.

Ce sont les moments du film où les personnages révèlent quelque chose de personnel qui se cachait derrière le discours. Dans ces interviews, on entend aussi nos voix. C’est qu’à ces moments on rentre en tant que réalisateurs dans le dispositif. En somme, les éléments du film (la voix-off, les débats, les interviews) créent plusieurs niveaux qui se superposent et se confrontent. La voix off réduit l’évènement à l’histoire écrite alors que les autres éléments du film poussent vers l’histoire orale, subjective, vécue. Moyen de questionner notre rapport même avec l’histoire. Le film progresse aussi vers la crise psychologique de chacun, sa prise de conscience par rapports aux événements et aux autres.

 

Loin de figer les évènements de 1974 dans l’histoire, votre film atténue la frontière entre passé et présent. Une réponse aux évènements qui ont marqué les pays arabes depuis un an ?

Le film invite le spectateur à penser à l’idée du changement, de la révolution avec en vue bien sûr les évènements actuels qui secouent le monde arabe. Entre les mouvements de revendications des années 70 et les évènements d’aujourd’hui, il y a eu une longue période de léthargie. Le film aborde cette idée de réémergence de la révolution et se pose des questions autour de la continuité entre la gauche d’hier et celle d’aujourd’hui. Le film explore aussi l’idée du devenir révolutionnaire dont a parlé Deleuze. On annonce dès le début du film que la révolte des étudiants est vouée à l’échec. A partir de cet échec inévitable, on explore la prise de conscience que fait chacun. Jusqu'à la fin, on voulait créer cette impression de lutte contre un fatalisme de l’effondrement de la révolution. Aujourd’hui dans le monde arabe on parle déjà de désillusion, d’obstacles insurmontables, de faillite inévitable. Mais est-ce vraiment le résultat d’une révolution qui compte ? Le film essaie de percer ce qui se passe entre le début d’une révolution où tout paraît harmonieux et la suite, quand les dissensions apparaissent, que les visions individuelles s’entrechoquent, et que les évènements extérieurs déstabilisent. Tout au long de ces moments, l’individu se transforme, il prend conscience. C’est ce qu’on cherchait dans le fond.