Petites


Téléfilm de Noémie Lvovsky / 91' / France / 1997

Projection le vendredi 28 août à 18h00

Emilie, Stella, Inès et Marion : quatre adolescentes dans un collège français des années 1970. En partageant les doutes, les questions et les découvertes de l'adolescence, ses péripéties cocasses ou tragiques, les quatre jeunes filles deviendront inséparables.

Noémie Lvovsky - Avec leurs rires pleins de larmes

Vincent Ostria - Les inrockuptibles 10/06/98

Au commencement était le jeu, première étape enfantine de la découverte de l'altérité. C'est cet étrange versant de l'existence humaine qu'explore Noémie Lvovsky avec Petites, son second long métrage, tourné cette fois pour la télévision. L'oeil distrait du zappeur en vadrouille pourrait prendre ce téléfilm pour une sitcom d'AB Productions, avec son ambiance de gynécée juvénile et festif, son esthétique pimpante, ses couleurs acidulées et sa lumière uniforme dénuée de zones d'ombre. On s'attend à une chronique aussi gentiment écervelée que les quatre héroïnes adolescentes : Marion, Emilie, Inès et Stella. Et puis, très vite, quelque chose nous fait tiquer. On ne saisit pas très bien les tenants et les aboutissants de ce qui se trame sous nos yeux, l'oeuvre s'avère bien plus atypique qu'il n'y paraît au premier abord. C'est une évocation dissonante et extrêmement subjective de la période charnière de l'adolescence, considérée comme une récréation permanente, exprimant en même temps le profond désarroi intérieur de l'enfant lorsque, poussé par sa libido tyrannique, il tâtonne laborieusement et parfois pathétiquement pour s'immiscer dans le monde adulte. Le sexe et la mort rôdent constamment sous les images proprettes.

S'appuyant sur un scénario non linéaire, ignorant les mécanismes de la causalité, du noeud dramaturgique, du conflit et de sa résolution, Noémie Lvovsky compose une suite de tableaux doux-amers sur la vie de ses protagonistes, au lycée, à la maison et au-dehors. "Le scénario a pris une forme discontinue, explique la réalisatrice, parce qu'on est parti des souvenirs de ma bande d'amies du lycée Rodin à Paris. Je les ai connues en quatrième et je les vois toujours. Au départ, avant même que je ne rencontre l'écrivain Florence Seyvos avec qui j'ai écrit le scénario, j'avais demandé à quelqu'un d'interviewer chacune des filles de la bande séparément."

Certaines vignettes drolatiques, d'autres plus graves, finissent par dessiner de proche en proche le portrait de ce groupe d'élèves de quatrième unies comme les doigts de la main qui, selon leurs états d'âme collectifs, scrutent, réinventent, miment le monde en vase clos. La cinéaste confie que Florence Seyvos avait comme référence Un Ange à ma table de Jane Campion pour le style assez subjectif de la narration. Pourtant, Petites rappelle surtout un autre film de Campion, certes peu connu : A Girl's own story. Un formidable court métrage de la cinéaste néo-zélandaise, situé dans les années 60, où l'on retrouve cette émulation ludique et enfantine, cruelle et mystérieuse, entre jeunes adolescentes, où des rituels enfantins se mêlent à des fantasmes angoissants, à des histoires d'inceste et de grossesses précoces.

Petites commence dans une classe de lycée des années 70 à Paris. Une adolescente brune, Inès (Ingrid Molinier), est en train de réciter. A la récré, dans la cour, elle conte une sordide histoire d'enfant mutilé à la naissance. Peu après, à la maison, la brunette regarde la télé où un Jean-Pierre Pernaud débutant annonce l'exécution de Christian Ranucci, condamné pour l'assassinat d'une fillette ­ erreur judiciaire, diront certains. La nuit, Inès croit entendre des voix qui l'insultent... "Je me souviens bien, dit la réalisatrice, que quand j'étais enfant, quand la peine de mort existait encore, je m'endormais en me disant "Je serai en train de dormir quand on coupera la tête à quelqu'un. C'est quand même fou !" Je n'étais pas encore en âge de me demander si j'étais pour ou contre la peine de mort, mais je me sentais super coupable ! Je suis sûre que ce n'est pas la même chose d'être enfant quand la peine de mort existe dans son pays et quand elle n'existe pas."

Logiquement, on pense que ce faisceau de touches macabres prélude à une fiction pour le moins brutale ou, du moins, que tout cela est destiné à délimiter le cadre du portrait d'une héroïne sombre et mélancolique. Mais rapidement on constate que cette ambiance légèrement trouble du début traduit plutôt les explorations mentales de jeunes filles en pleine recherche d'identité, aux désirs naissants mais encore dénués d'objet(s). C'est pourquoi le rapport à la féminité et la maternité des adolescentes se concrétise par des obsessions bizarres, qui les poussent à kidnapper un squelette de foetus et à en faire leur mascotte : "On s'est raconté des choses assez morbides, Florence Seyvos et moi, poursuit Noémie Lvovsky. Et puis un jour, Florence me dit qu'elle a un ami à qui on a offert un squelette de foetus. Et elle m'explique à quel point elle trouve ce squelette mignon. C'était super drôle ! Elle me le décrit précisément, délicatement, comme si c'était une vraie personne, en me disant "Vraiment, tu sais, c'est étrange parce qu'il sourit." Tout de suite, j'ai vu que ce qu'elle était en train de me raconter, pas tant l'idée, mais la façon dont elle me parlait de ce tout petit squelette, ressemblait au film. On n'a jamais pensé qu'il fallait qu'il y ait du morbide dans le film. Il s'agissait plus pour nous d'exprimer ce qu'on ressentait étant petites filles. On savait bien qu'un jour ou l'autre il faudrait décider soit de faire comme nos mères, soit de ne pas faire comme elles. En tout cas que la question se poserait. Ça nous paraissait aberrant d'avoir un enfant. C'était un truc complètement étrange, monstrueux..."

Cependant, ces projections fantasmatiques de la procréation et de la mort ne sont pas ici envisagées sous un angle lugubre. Elles participent simplement du ludisme général du film. Les quatre amies se livrent à toutes sortes de pantomimes et des mises en scène impromptues et débridées. Une fille en maillot dans sa baignoire joue la pin-up de plage ; la bande improvise une saynète sentimentale avec des filles mimant des machos brutaux, d'autres leurs pépées. "Avec mes amies d'enfance, on pouvait profiter de jeux pour sortir des trucs sexuels sans savoir que c'était des trucs sexuels et des trucs homosexuels sans savoir que c'était des trucs homosexuels."

Mais on est dérouté quand certains de ces jeux débouchent abruptement sur le drame. Surtout quand les parents inversent les rôles en donnant dans l'infantilisme hystérique. Les simagrées bêtifiantes du père (Jean-Luc Bideau) d'Emilie font écho à la folie de la mère (Valeria Bruni-Tedeschi) de l'adolescente (personnage inspiré de Noémie Lvovsky au même âge). Cette mère violente et inconsistante à la fois deviendra une sorte de spectre cocasse qui apparaît à Emilie (Magalie Woch) de loin en loin ­ affublée d'une tête de vache en carton-pâte ou faisant des mimiques de lapin. Images mentales dues à la coscénariste, Florence Seyvos, et auxquelles Noémie Lvovsky, quelque peu réticente à l'onirisme, a voulu donner un aspect réaliste : "Je ne voulais pas que les apparitions de la mère soit très clairement rêvées, fantasmées, oniriques. Pour moi, la mère aurait pu faire tout cela dans la réalité."

Le comportement erratique ou farfelu des personnages et leurs lubies absconses sont parfaitement étayés par des décors et costumes stylisés et une mise en scène résolument fantaisiste. "On avait trop peu de tout pour se permettre de faire les chochottes. En parlant avec le chef-opérateur, Agnès Godard, on se disait qu'on n'était pas à la messe et que, comme on était obligés de tourner vite, comme on avait très peu d'argent, comme le scénario était assez dispersé, comme les personnages étaient foufous, il ne fallait pas qu'on ait peur des excès. Et puis j'avais envie de me libérer un peu des principes ­ quitte à les retrouver plus tard ­, que j'avais sur Oublie-moi,où l'on est toujours à hauteur d'homme, avec un objectif proche de la vision humaine." D'où l'emploi immodéré du zoom et divers autres effets ­ plans-vignettes, montage morcelé, images accélérées franchement burlesques ("On pensait à Tex Avery", dit Noémie).

Oeuvre festive et bariolée à la Demy, ce "film léger parlant de choses graves"frôle même par moments la comédie musicale en raison d'une utilisation circonstanciée de la musique, bien plus précise que dans certains films de la série rétro Tous les garçons et les filles, engendrée par Arte il y a quatre ans, dont Petites est une sorte de prolongement tardif. Ici, les chansons et tubes de l'époque ne sont pas paresseusement plaqués comme un simple fond musical mais sont indissociables de la danse ­ vecteur érotique de la découverte du corps, de l'accession à l'univers codé des premiers rapports amoureux. Une relation intense avec la musique, à laquelle la cinéaste attribue un caractère quasi religieux : "Dans mon adolescence, j'avais vraiment une passion pour certaines chansons de variété, comme celle de Christophe dans le film, que je pouvais chanter en boucle en adorant les paroles sans les analyser. Ça pouvait me donner un sentiment de grande compassion pour mes semblables, pour moi-même, pour mes parents, pour le monde et me donnait l'impression d'être tout en sentiment. (...) Mes parents ne m'avaient pas donné d'éducation religieuse et je ne connaissais pas de prières, alors les chansons en tenaient peut-être lieu pour moi."D'autre part, interviennent régulièrement des ponctuations instrumentales discordantes, piochées dans le répertoire de la musique contemporaine. C'est ainsi que, quelquefois au sein d'une même séquence, on trouve des juxtapositions osées du style Suzi Quatro/Webern ou Patrick Juvet/Chostakovich.

Le film comporte deux grandes parties. Dans la première, on caractérise sur un mode pointilliste les personnages et leur besoin permanent de théâtraliser la vie. La deuxième partie aborde les prémisses de l'amour, ce "stade très curieux de notre évolution où l'on éprouve des émotions adultes mais où l'on est dépourvu d'expérience" (Jane Campion à propos de A Girl's own story) ; la découverte d'irrépressibles pulsions incite les filles à toutes sortes de folies et de rites propitiatoires. Cette partie n'est cependant pas traitée sur un ton plus grave ou romantique que le reste. Elle est peut-être encore plus libre et décousue, plus rythmée aussi. Les séquences de danse deviennent graduellement plus lascives, plus charnelles. Et dès lors que la bande des quatre s'investit d'une mission concrète trouver un "bibi", un amoureux ­, le film devient plus franchement grinçant, mais aussi plus touchant. Grinçant quand un prof sadique lit d'une voix menaçante devant toute sa classe la phrase "Jérôme je t'aime", qu'une des filles a recopiée des dizaines de fois sur une feuille. Touchant quand Marion supplie le garçon sur lequel elle a jeté son dévolu de coucher avec elle : "Il faut absolument qu'on le fasse parce qu'il n'y a pas d'autre solution... J'ai des raisons personnelles." Ce film féminin sur la féminité en herbe, très original par sa construction éclatée, pourrait en définitive constituer, avec le mémorable Travolta et moi de Patricia Mazuy, situé sur un terrain dramaturgique plus classique, un diptyque idéal sur l'adolescence dans les années 70. Ce n'est pas tout : Noémie Lvovsky se prépare à tourner la version longue de Petitespour le cinéma. Titre très provisoire : La Vie ne me fait pas peur. A suivre, donc.