Quelle folie


Un film de Diego Governatori - 2018 / 87' - Les Films Hatari

Projection le dimanche 7 juillet 2019 à 17h00 en présence de Aurélien Deschamps

Ah ! là ! Là ! Quelle folie ! Ou plutôt Quelles folies ! Ou plutôt Quelle folie ?... 

On suit Aurélien, un jeune homme brillant qui nous parle de son autisme et de sa difficulté à le vivre au quotidien. On le suit dans la campagne espagnole, autour de Pampelune, filmé par Diego et suivi par un preneur de son. Ils se rendent à la fameuse corrida de la ville où les taureaux sont lâchés dans la rue. 

Voilà pour le décor.

Pour le reste, on pourrait décrire le film comme un grand vertige de la pensée en mouvement. Très vite, on se laisse aller à déambuler avec Aurélien. On se cogne avec lui à la réalité, on en sort par une citation, on replonge avec un coup de colère, on se calme et on repart sur une blague qui fait rire tout le monde... La question de l'autisme sous-jacente et prenante passe presque alors en second plan. C'est la question de la différence, de la solitude qui prend le dessus. Et puis ça monte, ça monte, et tout à coup ça devient dingue ! 

Complètement dingue ! 

La pensée d'Aurélien devient le radeau de la méduse à laquelle on se raccroche comme on peut au milieu de cette folie humaine. « Lorsque le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. » Mais qui est le plus fou des deux ? Celui qui pense pouvoir indiquer cet astre si lointain, ou celui qui étudie le doigt ne montrant finalement qu'une chimère ? 

 

De renversements en renversements, tout est mis à plat, remis en question. On est bouleversé, vidé. On vient de vivre une expérience au plus près de la force et de la fragilité de la vie. On est dans l'Arène, sous le chapiteau, avec du grand cinéma.

Carte blanche - Programmation Yannick Kergoat

Depuis plusieurs années, Aurélien essaie de mettre en mots son autisme afin de mieux comprendre le rapport trouble qu'il entretient avec le monde : comment se voit-il, se pense-t-il, se vit-il ? Le film se propose d'accueillir et d'accompagner cette parole, de fixer les éclats d'un discours sans cesse sur le point de disparaître.

 


Avec le documentaire “Quelle folie”, Diego Governatori nous plonge dans le monde intérieur de son ami autiste Aurélien. Un film de bruit et de fureur doublement récompensé à la première édition du Fipadoc, à Biarritz.   

Le palmarès du Fipadoc, dont la première édition vient de se terminer à Biarritz, distingue à double titre Quelle Folie, avec le Grand prix du documentaire national et le Prix Mitrani, récompensant une première œuvre. Un documentaire étonnant, qui nous happe dès la première séquence et nous entraîne une heure et demie durant dans son sillage tumultueux, en quête d’une parole qui se cherche avec obstination et qui se trouve par instants de façon saisissante.

Celle d’Aurélien Deschamps, diagnostiqué autiste voilà quelques années et qui s’attache, avec son ami cinéaste Diego Governatori, à faire entrer le spectateur dans son monde intérieur fait de tempêtes et d’instabilité. « Diego et moi, nous nous connaissons depuis une quinzaine d’années, explique-t-il. Il a étudié le montage à la Fémis ; je me suis formé au métier de comédien. Ensemble, nous avons fait deux courts métrages de fiction. Quelle folie était d’ailleurs parti pour en être un troisième, dont j’aurais été l’acteur principal et qui aurait raconté l’histoire d’un homme pris dans le flot de sa parole logorrhéique. »

Le décor en aurait été Pampelune, durant la feria de San Firmin qui voit chaque été affluer des milliers de participants dans les rues de la ville où sont lâchés des taureaux. « L’idée était de sortir Aurélien de son enfermement, de notre quotidien parisien, de nous inscrire dans un territoire qui fasse lien avec ce qu’il est et ce qu’il dit, poursuit Diego Governatori. Le plonger et plonger avec lui dans cette foule uniforme, comme une immense vague blanche, me semblait une bonne façon de contextualiser notre propos, mais aussi de rendre sensible le rapport au bruit, à la violence, à l’animalité, à une sauvagerie tout à la fois magnifique, fulgurante et étouffante, qu’on peut avoir envie de refouler, de tenir à distance — comme avec Aurélien. »

Le documentaire, une libération

Un premier voyage à Pampelune, en 2013, leur permet d’y faire quelques essais. D’improviser des scènes dans les rues avec des personnes qu’ils rencontrent. « Mais ça ne marchait pas trop », reconnaît Aurélien. « On était à l’étroit dans les conventions de la fiction, complète son ami. Du fait du poids inhérent à tout scénario, j’enfermais Aurélien dans une identité qui était inspirée de lui, mais qui l’empêchait d’être lui. J’ai curieusement mis du temps à m’en rendre compte. Le jour où j’ai compris qu’il fallait faire un documentaire, ç’a été une libération. » Une façon d’assumer la proximité de leur relation, nourrie d’échanges réguliers autour de l’instabilité de la pensée d’Aurélien, en proie à une (trop) grande intensité pour se stabiliser.

« Je le découvre différent à chaque discussion, au point qu’il me semble le connaître tout à la fois très bien et pas du tout, poursuit Diego. Dans notre relation, il est la bouche et moi l’oreille ; nous avons trouvé notre équilibre dans ce déséquilibre-làAurélien m’a rempli de sa vie, de ses désordres, de ses angoisses, et nourri de ses fulgurances. A un moment, cependant, je n’ai plus pu rester passif, et le confident s’est mué en réalisateur. » Fort de leur amitié, l’un et l’autre se sont rendus à nouveau en Navarre, au cours de l’été 2015, pour y tourner avec un ami ingénieur du son (Pierre Barriaud) cette longue traque de la parole (« comme d’une espèce d’animal intérieur ») qui deviendra Quelle folie.

Un état de tension permanent

De même que la foule dans les rues de Pampelune évoque une perception oppressante du « social », dont Aurélien dit qu’il « [l’]assassine tous les jours », le champ d’éoliennes sur lequel s’ouvre le film résonne fortement avec le fonctionnement psychique de son protagoniste, en proie au ressassement et générant aussi une grande quantité d’énergie. Des collines désertes de Navarre au cœur encombré de sa capitale, Quelle folie déploie ainsi un monde de sensations qui préserve le film d’un excès de cérébralité.

Y contribue également son filmage en caméra portée, dans un état de tension permanent. « Les lieux de tournage nécessitaient une légèreté de prise en main,explique le réalisateur. Mais il fallait aussi que je reste au plus près d’Aurélien. Le film étant construit autour de notre relation, il importait de conserver de bout en bout ce lien physique avec une caméra dans le prolongement non de mon œil, mais de mon corps. »

 

Documentaire à suspense, dans lequel la mise au jour de ce qui se joue dans la tête d’Aurélien tient lieu de dévoilement des circonstances du crime, sinon du nom de l’assassin, Quelle folie a nécessité deux années de montage. Deux ans pendant lesquels Diego, enfermé dans sa bulle avec son ami dans l’écran, en est venu à se demander si le film qui prenait forme pourrait toucher les spectateurs. « J’avais peur de faire un objet autistique », se souvient-il. Ce que n’est absolument pas cette œuvre captivante, comme le prouve son accueil à Biarritz. Un long métrage documentaire qu’on pourra voir à la télévision, peut-être aussi sur grand écran. Un film qui dépasse l’exposition de soi et le cas d’Aurélien, pour nous conduire à la rencontre d’un être dont la profonde altérité n’empêche pas qu’on reconnaisse en lui une part de soi, voire de l’humanité même.

 

François Ekchajzer - Telerama