Maine Océan


Jacques Rozier - France – 1985 – 130’ - Projection samedi 7 juillet à 20h30

L'express Paris - Saint-Nazaire de 17h27 s'ébranle. A son bord, deux contrôleurs zélés (Bernard Menez et Luis Rego géniaux) tentent d'expliquer à une Brésilienne que « ze french railways have abolished ticket control ».

Rozier fait rimer nonchalance et poésie avec une grâce absolue. Splendide !


Gare Montparnasse. Une ravissante Brésilienne, Dejanira, attrape son train in extremis. Hélas, elle ignorait qu'en France, on composte les billets. Les contrôleurs qui ne comprennent rien au portugais, sont embarrassés. Pompoiseau voudrait bien se montrer accommodant mais son collègue, Le Garrec, est bien décidé à la verbaliser. Par bonheur, une aimable avocate s'interpose et sert d'interprète. Après avoir sympathisé, les deux femmes se rendent au tribunal de Baugé où l'affaire de Marcel Petigas, un marin-pêcheur impulsif qui a brutalisé un automobiliste, va être instruite...

Naturel, le petit mot est lâché. Il y a gros à parier qu’à propos de Maine Océan, on concède une fois de plus à Rozier ce sens et ce goût du naturel qui ont fait la gloire d’Adieu Philippine et la réputation de Du côté d’Orouet et des Naufragés de l’île de la Tortue…

Le « naturel» selon Rozier, ce n’est ni le débraillé de Lelouch, ni l’illusionnisme de Rohmer, ni la nature humaine vue par Pialat : c’est beaucoup plus fou que ça.

Si bien que, petit mot pour petit mot, j’aime autant, s’agissant de Rozier, celui de « vie ». « Le cinéma, c’est la vie », est-on souvent en droit de dire… Un film de Rozier, c’est autre chose, c’est comme la vie. Nuance ? Nuance abyssale ! Car la vie, comme le récit de Maine Océan, comme l’attention du spectateur, comme l’obstination bien connue de Rozier à ne faire que ce qu’il veut, la vie tient à un fil et à un pari sur le temps, sur « le fil du temps ». 

Et c’est parce que ce fil est ténu, que Rozier est grand (et fou) de vouloir le montrer.

Libération 17 avril 1986 - Serge Daney 


Une parenthèse enchantée dans la routine de deux contrôleurs de la SNCF. L'art de la fugue de Jacques Rozier : une mise en scène au cordeau pour mieux filmer un éden de nonchalance.

 

Il s'agit d'un des meilleurs films de Jacques Rozier : ici, on prend le temps de vivre et de faire des rencontres. Qui penserait que les contrôleurs du train express Maine-Océan (si la SNCF pouvait être aussi poétique), le pointilleux Le Garrec (Bernard Menez grandiose) et le plus accommodant Pompoiseau (Luis Régo non moins génial) vont se retrouver sur une île avec deux "usagères", Dejarina, la danseuse brésilienne, et Mimi, l'avocate parisienne ? C'est inattendu, inespéré, et pourtant ça arrive, on les retrouve tous pour une fête improvisée où chacun osera formuler ses rêves, y compris Le Garrec, qui s'imagine déjà en star du show-biz (amusant effet de miroir avec la propre carrière de Menez qui triomphait à l'époque au hit-parade avec son improbable tube Jolie poupée). C'est l'art du cinéma de Rozier : la scène s'étire jusqu'à ce que l'émotion arrive, brutale, joyeuse et suffoquante. De loin, ce cinéma a des airs brouillons et nonchalants. En réalité, ce miracle, renouvelé de scène en scène, est dû à une mise en scène au cordeau. Rozier sait faire affleurer l'intimité qui se noue entre ses personnages comme personne. Après avoir beaucoup ri, on termine le film la gorge nouée.

Les inrockuptibles - Olivier Nicklaus